Poznań, été 2025. Nicolas Chambers est sur la ligne de départ de la finale du deux sans barreur aux Championnats du monde d’aviron U23, Seric Critchley assis juste derrière lui. Deux hommes, deux avirons, pas de barreur — le bateau le moins indulgent du sport, celui où l’on ne peut se cacher nulle part.
La course qui a suivi fut aussi serrée que possible. Nico et Seric se sont battus sur chaque mètre, et lorsque le bateau a enfin franchi la ligne, ils décrochaient le bronze — troisièmes au monde, dans leur catégorie d’âge, avec un écart si mince qu’ils l’ont rejoué dans leur tête pendant des semaines. Une troisième place n’a jamais autant eu le goût d’un combat.
Sur ce podium, il y avait largement le temps de repenser à tout ce qu’il avait fallu pour en arriver là. Rien n’avait été simple. Décrocher la place dans le deux avait déjà été un combat en soi — rien ne se donne dans ce sport, et une place dans un bateau où un autre nom était déjà pressenti, cela se prend, cela ne se demande pas. Le travail avec la coach Michelle a ouvert des pistes sur la vitesse du bateau que Nico n’avait jamais explorées — une nouvelle façon de penser le rythme, la connexion, ce qui fait vraiment avancer un bateau plutôt que de simplement donner l’impression de s’activer. Et sous tout cela, six semaines austères au centre national d’entraînement : le genre de séances que personne dans les tribunes ne voit jamais, où chaque coup d’aviron et chaque séance de musculation comptait pour le podium, ou pas — et la seule façon de le savoir était de continuer à se présenter, jour après jour.
C’est ainsi que se construit une campagne olympique. Pas sur la ligne de départ. Bien avant elle.
Le revers qui a suivi
Le sport a l’art de ne jamais laisser personne se reposer longtemps sur un bon résultat. Peu après Poznań, Seric est tombé malade à l’approche des Championnats d’Europe, et Nico s’est retrouvé à s’aligner aux côtés d’un ancien coéquipier du quatre sans barreur de l’année précédente — un attelage solide sur le papier, mais qui n’a jamais eu le temps de trouver son rythme avant le début des courses. Le résultat fut difficile — bien loin du niveau atteint quelques semaines plus tôt — et un rappel que dans ce sport, la différence entre un podium et une semaine décevante peut tenir à quelque chose d’aussi simple que le temps passé ensemble dans le bateau.
À la recherche de vitesse à l’autre bout du monde
Ce qui a suivi fut l’un des chapitres les plus intéressants de l’année. Nico a passé deux mois et demi à Melbourne, à s’entraîner sous la direction de Noel Donaldson — un entraîneur qui a mené deux nations différentes à l’or olympique, d’abord l’Australie avec le légendaire « Oarsome Foursome » dans les années 1990, puis la Nouvelle-Zélande avec Hamish Bond et Eric Murray, qu’il a guidés vers une invincibilité extraordinaire en deux sans barreur, couronnée par l’or à Rio en 2016.
Les méthodes de Donaldson relevaient d’un tout autre registre : des volumes d’entraînement que ni Nico ni Seric n’avaient jamais connus, bâtis autour d’un principe simple mais exigeant — la longueur et la connexion ; une fois cela maîtrisé, la vitesse suit. C’était dur, et c’était aussi, selon tous les échos venus de Melbourne, une vraie joie — de longues journées sur l’eau, de longs après-midi sous le soleil australien quand les séances le permettaient, et deux jeunes rameurs tombant amoureux d’une manière plus exigeante de s’entraîner, simplement parce qu’ils sentaient que cela fonctionnait.
La preuve n’a pas tardé. Moins d’une semaine après son retour de Melbourne — encore marqué par le décalage horaire, de son propre aveu — Nico s’est aligné aux Championnats suisses d’aviron indoor et y a réalisé le meilleur temps U23 du pays : 6’03 sur 2000 mètres à l’ergomètre, un record personnel, un temps qui tenait la comparaison même face aux athlètes élite présents dans la salle. Trois secondes : c’est tout ce qui sépare désormais ce chrono de l’objectif des 6 minutes qu’il s’est fixé cette année — un écart qu’il compte bien combler.
Puis, alors que le nouveau programme commençait tout juste à porter ses fruits, le coup dur : Seric s’est blessé, l’écartant de la compétition. Pour un deux sans barreur — un bateau de pointe, où il faut exactement deux personnes qui se complètent — ce n’est pas un contretemps que l’on surmonte à l’entraînement. C’est la fin, pure et simple, de cette campagne-là. Du jour au lendemain, la voie de Nico vers la sélection ne passait plus du tout par le deux. À partir de là, tout reposait sur sa performance en skiff — un bateau dans lequel il avait à peine eu l’occasion de se préparer.
Tourner la page, vite
Ce qui s’est passé ensuite en dit autant sur le caractère de Nico que n’importe quel résultat sur un tableau d’affichage. Il n’a pas perdu de temps à pleurer la campagne du deux. Il a reporté toute son attention sur le skiff, s’est présenté à chaque séance, et a fait la seule chose en son pouvoir : donner le meilleur de lui-même, chaque jour, dans le bateau qu’il avait désormais plutôt que celui qu’il avait prévu.
Cela a fonctionné. Lors des essais de sélection (le « seat racing », le système utilisé par les rameurs pour comparer les équipages tête à tête), Nico est entré dans la course classé quelque part au milieu du peloton, et s’est qualifié en skiff. Rien de spectaculaire sur le papier. Mais course après course, dans les semaines qui ont suivi, il a progressé, gagnant sa place au fil de nouveaux essais jusqu’à décrocher le poste de chef de nage d’un quatre de couple — un bateau qui n’existait pas pour lui un mois plus tôt, et dans lequel il venait de se frayer un chemin à quatre semaines seulement des Championnats du monde.
Quatre semaines. Ce n’est, selon aucune définition normale, un temps de préparation suffisant. À peine de quoi apprendre où sont assis les trois autres.
Lucerne, puis l’Allemagne
La première sortie a eu lieu lors d’une manche de Coupe du monde sur le Rotsee, à Lucerne — le « lac des dieux » de l’aviron, l’eau dont rêve tout rameur. L’équipage n’était formé que depuis une semaine et a terminé 13e, mais le résultat comptait moins que ce que Nico en a retiré : son premier vrai contact avec la course au niveau élite, et la leçon que, à ce niveau, le bateau ne se stabilise jamais sur un rythme après le départ — il continue d’accélérer, coup après coup, sans relâche, jusqu’à la ligne. Se l’entendre dire est une chose. Le sentir se produire sous soi en est une autre.
Il a emporté cette leçon à Duisbourg trois semaines plus tard. Le quatre de couple — un équipage vieux de quatre semaines — s’est qualifié pour la finale A des Championnats du monde U23 et a terminé cinquième, devant les champions en titre de l’année précédente et à portée de la quatrième place. Parti de rien, dans une catégorie de bateau que personne n’avait prévue pour lui, c’est l’un des meilleurs résultats produits par cette campagne cette année.
Avec des examens à l’horizon, Nico a choisi de ne pas se mettre sur les rangs pour la sélection aux Championnats d’Europe cette année, préférant les études à une régate de plus. C’est le genre de décision qui en dit tout autant sur qui il est que n’importe quel résultat de course — cette campagne n’a jamais été qu’une affaire d’aviron, et elle ne le sera jamais.
Ce qui porte une saison comme celle-ci
Demandez à Nico ce qui l’a porté à travers une année aussi mouvementée, et l’entraînement et le coaching ne feront que la moitié de la réponse. L’autre moitié, c’est le club. S’entraîner avec des coéquipiers qui savent exactement ce que représentent six semaines de labeur, sans avoir besoin qu’on le leur explique. Des sorties ensemble quand le calendrier le permet — des balades à vélo, du temps loin de l’eau qui, curieusement, rend le temps sur l’eau meilleur encore. Et traversant tout cela, une amitié en particulier : Seric, que Nico connaît depuis qu’ils étaient tout juste sortis des langes, et avec qui il est resté meilleur ami à travers vents et marées depuis, sur l’eau comme en dehors. Cette année a donné à cette amitié un tour plus dur : Seric devait être dans ce bateau à Duisbourg, et une blessure l’en a privé. Que Nico ait tout de même eu la chance de se lever et de courir pour Vevey et pour la Suisse à des Championnats du monde, dans un bateau qu’aucun des deux n’avait prévu, cela ne lui échappe pas — et cela ne devrait pas nous échapper non plus.
Fondé en 1888, ce club n’a envoyé qu’un seul rameur aux Jeux olympiques dans toute son histoire : Maurice Rieder, qui a couru pour la Suisse à Amsterdam en 1928. Près d’un siècle plus tard, Nico poursuit la même ligne de départ — et si la route vers Los Angeles 2028 se concrétise, il ne serait que le deuxième de l’histoire du club à l’atteindre, presque exactement un siècle après le premier. Ce n’est pas un détail dont on fait partie à la légère. Cela vaut chaque long week-end passé sur l’eau.
Et maintenant ?
Octobre apportera le service militaire suisse, dans la filière qui lui permet de continuer à s’entraîner avec l’équipe plutôt que de s’arrêter — et Seric sera à ses côtés, toujours son partenaire d’entraînement même si les plans de course ont changé. D’octobre à mars, le skiff est l’unique objectif, et pas seulement pour prendre part aux essais de sélection qui suivront. Le but est de les remporter purement et simplement, et d’y arriver plus fort qu’il ne l’a jamais été.
Il reste une dernière pièce à ce puzzle. Le bateau qui a porté Nico jusqu’à un titre national suisse à 19 ans a discrètement rempli son rôle — il l’a tout simplement dépassé, comme tout rameur finit par dépasser une coque calibrée pour celui qu’il était autrefois. Un nouveau skiff, construit par Empacher pour l’athlète qu’il est aujourd’hui, est déjà en chemin. C’est la dernière pièce dont il a besoin avant les essais qui comptent le plus — et plus de détails ci-dessous pour qui voudrait en faire partie.
Voilà pour la saison. Une campagne en deux qui s’est achevée d’une façon que personne n’avait prévue, une campagne en skiff bâtie presque de rien à sa place, et une cinquième place à des Championnats du monde, quatre semaines seulement après que l’idée même de courir en quatre de couple a été évoquée. Los Angeles 2028 reste encore loin. Mais c’est exactement ainsi que se construit toute campagne olympique sérieuse — des milliers de journées ordinaires, que presque personne ne voit, bien avant qu’il n’y en ait une seule d’extraordinaire.
Nico fait ce qu’il faut pour réussir : le travail acharné, l’investissement, l’effort sur l’eau comme en dehors, jour après jour ordinaire. C
‘est tout, et c’est un vrai privilège de le voir le faire sous les couleurs de Vevey.
Le travail continue. Il reste encore beaucoup à faire, et c’est exactement comme il l’aime.
Un mot de Nico
Merci d’avoir lu jusqu’ici — et merci de faire partie d’une saison qui a connu plus de rebondissements qu’aucun de nous ne l’aurait imaginé. Michelle, Noel, mes partenaires d’entraînement au hangar à bateaux, tous ceux qui sont venus à une séance ou qui m’ont demandé comment s’était passé Duisbourg — j’ai senti le club avec moi tout du long, même à Melbourne et sur la ligne de départ en Allemagne. Vevey m’a donné presque tout ce que je sais de ce sport, et ce n’est pas quelque chose que je tiens pour acquis, pas une seule séance. Cap sur le skiff. On se retrouve sur l’eau.
Nicolas
Voici comment tout le club peut se mobiliser rapidement : le nouveau skiff est proposé à CHF 15’000, et tout ce qui vient de l’intérieur de Vevey vaut plus que les francs à eux seuls. Prenez une place vous-même, ou parlez-en à un coéquipier, et vous serez sur la photo du baptême le jour où le bateau prendra l’eau. Détails sur gofundme.com/f/nico-chambers-funding-the-boat-he-needs-for-selection.




